Comment suis-je devenu auteur ?

 

On peut être auteur de film, de bandes dessinées, de théâtre, etc. Bref, c’est un terme fourre-tout mal adapté à ma passion, qui en premier lieu est l’écriture de romans. D’autre part, comme l’a dit Valéry : « Un auteur, même du plus haut talent, connût-il le plus grand succès, n'est pas nécessairement un écrivain. » En ce qui me concerne donc, le terme de romancier me convient mieux.

Cependant, l’objet de ce qui suit étant de faire part d’une expérience utile à toutes entreprises de créations artistiques, je conserverai donc le terme d’auteur.

Comment suis-je devenu auteur ?

En écrivant des livres. On pourrait finalement se contenter de cette lapalissade : je suis devenu auteur en écrivant des livres… C’est un peu court, jeune homme ! Alors, avant de dire comment, il convient de dire pourquoi. Et cela m’entraîne dans une vertigineuse introspection !

De la petite enfance, me reste le souvenir tenace des alertes, durant la guerre. Dès le hurlement des sirènes, ma mère m’emballait à la hâte dans une couverture. Dans l’irréalité d’un demi-sommeil, je n’avais pas immédiatement conscience d’être entraîné vers le royaume des ombres. Je ne me réveillais complètement qu’à l’apparition des méchantes créatures nées de la lueur des bougies. Les silhouettes géantes s’agitaient et se transformaient sur les murs gris sale de la cave. Métamorphoses fantastiques, elles devenaient monstres pour danser un ballet où hydres et dragons tentaient de me happer. En voici une qui s’allonge, s’allonge vers moi, cette fois elle va me saisir et m’arracher aux bras de maman pour m’entraîner vers d’autres lieux, où, sans aucun doute, je serai dévoré. J’ai peur. Je pleure.

Peut-être est-ce de ces peurs enfantines que naquit mon besoin d’évasion par l’imaginaire ? À l’école communale, durant les récréations, j’improvisais sans peine des scénarios issus des romans de Jules Verne ou des aventures de Zorro.

Mes premières lectures furent : "Trois hommes dans un bateau", le dernier des Mohicans, "L’allumeur de réverbères", et, bien sûr, Dumas et Verne.

Ces lectures et mon imagination fertile contribuèrent à développer mon aptitude à la rédaction. Ce fut ma matière scolaire préférée, et par conséquent, celle qui m’apporta mes meilleures notes. Les germes de la passion d’écrire ont éclos probablement à cette époque. Cependant, des décennies passèrent avant que je ne puisse en semer les graines.

Il y eut la vie : la guerre d’Algérie… l’amour… deux enfants… l’activité professionnelle… les loisirs communs… Peu de temps restait pour l’écriture. Pas assez pour mener à bien un roman.

L’ écriture fut donc longtemps un désir inassouvi, une fièvre récurrente que j’apaisai, à la mi-temps de ces décennies laborieuses, par une nouvelle à la mémoire de mon père, héros rescapé de la bataille de la Marne. Aujourd’hui, j’ai pour ce long exercice, dont je fus très fier à l’instant du point final, la bienveillance mêlée de tendresse que l’on dispense à un enfant.

C’est à cinquante-cinq ans que j’écrivis mon premier ouvrage sérieux. C’est souvent vers cet âge que l’on fait le bilan de sa vie. Les enfants vivent la leur, la situation professionnelle n’est plus une quête perpétuelle, l’heure de la retraite approche… On accorde plus de temps à la réflexion. Un chemin est une autobiographie à laquelle se mêlent quelques réflexions philosophiques. À cette époque, l’édition numérique naissait seulement dans les cerveaux des informaticiens. Un chemin ne fut donc édité qu’en quelques exemplaires.

L’ écriture de ce livre m’a été très bénéfique. Elle m’a confirmé, au fur et à mesure de son évolution, ce que je supputais sans l’avoir jamais approfondi : le plus important pour l’auteur est ce qu’il ne livrera pas au lecteur. Je veux parler de la réflexion, intime et profonde, qui accompagne l’avancement de son ouvrage. Je découvrais ainsi que si je me lançais dans l’écriture d’un roman, il faudrait que celui-ci offre un peu plus que la lecture d’une histoire banale, qu’il propose aussi une réflexion sur tel ou tel sujet. C’est cette conviction, je crois, qui m’a poussé à écrire mon premier roman.

C’est ce cheminement de pensées, parallèle à la création, qui peut faire naître l’idée d’un sujet, d’un personnage et de son histoire, pour un prochain roman. Ainsi, ce sont mes conclusions en cours d’écriture de "Un chemin" qui me conduisirent à prendre l’illusion et la réalité comme fil conducteur de "Le roi d’Édom – Timna".

Si, en partant pour l’aventure, David, le personnage principal, n’avait pas été convaincu qu’il est plus important d’être que d’avoir, il est probable qu’il n’aurait jamais quitté la Bretagne. Plus tard, il apprendra que savoir cela n’est pas suffisant pour discerner l’illusion de la réalité. En Édom, il sera initié par Timna, princesse du royaume. Et si, auparavant, l’auteur n’avait pas réfléchi sur ces sujets, son héros n’aurait été qu’un simple aventurier sensuel, mais dénué d’idéaux.

Voilà donc ma première réponse à la question pourquoi écrire – on verra plus loin que je ne dénigre pas l’écriture récréative, ne serait-ce que pour me dénouer les nœuds du cerveau. Je pourrais en donner d’autres :

– J’écris parce que j’aime la langue française…

Lapalissade ! Qui aurait l’envie d’écrire un roman, s’il n’avait pas l’amour des mots et du vocabulaire ? D’ailleurs, combien de conflits seraient évités si chacun de nous possédait suffisamment de vocabulaire (et aussi de réflexion) pour parvenir à une bonne dialectique ! J’affirme que l’écriture est un moyen extraordinaire d’améliorer le raisonnement. Je déplore la disparition des échanges épistolaires. On peut mesurer aujourd’hui la profondeur des rapports humains dans la superficialité des échanges par texto. L’expéditeur du SMS, par son geste, apaise sa conscience : « Je pense à toi puisque je t’envoie ceci », ou satisfait son ego : « Je me rappelle à ton bon souvenir »… Oui, c’est mieux que rien. Et c’est quand même un grand progrès dans la communication, je n’en disconviens pas. Mais qu’en est-il de l’effort raisonné d’une lettre ou d’un courriel ? Pourtant, le seul fait qu’on puisse temporiser son envoi, le relire, le reprendre, peser ses mots, qu’on sache aussi qu’il perdurera en son état, lui donne beaucoup plus d’efficacité et de poids que tout autre moyen de communication. Y compris celui de la parole.

– J’écris parce que j’ai quelque chose à dire…

Ben… heu… c’est préférable !

– J’écris parce que j’aimerais être lu.

Ça paraît évident, mais c’est bien de l’avouer.

– J’écris parce que je voudrais être édité.

Ça, c’est la grosse raison profonde, cachée au fond de lui-même, qu’il n’ose s’avouer, mais qui motive l’écrivain en herbe autant, sinon plus, que toutes les autres raisons invoquées… S’il n’écrit que pour ce seul motif, le malheureux ira inéluctablement vers la désillusion. Cependant, beaucoup dépensent des sommes importantes pour avoir, un jour, le bonheur de voir leur écrit sous forme d’un livre. Alors…

– J’écris pour gagner beaucoup d’argent.

Je te conseille plutôt de jouer au Loto.

– J’écris pour être reconnu.

Ah oui, par qui ?

Les raisons d’écrire sont multiples, j’en oublie probablement. Pour ma part, la première est mon plaisir. Égoïstement, j’écris pour mon plaisir. Ces lignes, à l’instant présent où elles s’affichent sur l’écran, sont délectation ! Tranquille, seul, pas de bruit dans la maison. Dehors, il fait beau ? Je m’en fous ! Ces premières pages m’ont obligé à voyager dans le passé, à me souvenir de mes motivations, à revenir à la fin des années 90, lorsque j’écrivis "Un chemin". Je viens d’en relire quelques passages, ce que je n’avais pas fait depuis des années. Une foule de souvenirs et de réflexions m’ont assailli… le pied ! Auteur, tu es un grand égoïste ! Tu peux refouler cette constatation en pensant que tes romans ont donné du plaisir à tes lecteurs, puisque tu en as eu de bons retours... Là, en plus, tu es hypocrite ! Ton premier bonheur, c’est ta satisfaction. Le reste, tu t’en balances ! L’écriture, c’est ta passion, et toutes les passions sont égoïstes. Mais c’est bien, car ton écriture doit être passionnée pour toucher le lecteur, certes, mais aussi pour que tu la vives, que tu la sentes couler en toi comme une nourriture indispensable à l’évolution de ton intellect. Oui, c’est bien comme ça, car tu n’écrirais rien de sensible ni de considérable, sans passion.

Alors oui, j’écris égoïstement, pour le plaisir des mots, des belles phrases, de la fabrication d’une histoire, des aventures par procuration de mes personnages grâce à l’omniscience du narrateur… Mais, avant tout, comme je l’ai dit plus haut, j’écris pour toutes les pensées, les analyses et les réflexions induites par l’élaboration de mes textes et non révélées aux lecteurs.

Après avoir dit pourquoi, il est temps de définir comment je suis devenu auteur.

Donc, il ne suffit pas de vouloir écrire un livre pour être auteur, encore faut-il avoir quelque chose à raconter. Mais il ne suffit pas d’écrire ce quelque chose pour être auteur, encore faut-il apprendre à le devenir. Et là, le chemin risque d’être long et décourageant pour qui ne possède pas une formation littéraire solide. Cependant, la licence ès lettres, si elle permet d’éviter de nombreux écueils, n’est pas obligatoire !

Ma formation littéraire se résumait aux centaines de romans lus depuis mon enfance. C’était déjà bien, mais insuffisant. Il m’a fallu du temps pour comprendre les techniques de l’écriture romanesque.

Lorsque, gonflé de la volonté de bien faire, nageant dans l’euphorie de la perspective de voir un jour mon livre à la vitrine des libraires, j’attaquais "Le roi d’Édom – Timna", je ne mesurais pas l’ampleur de la tâche. En cours d’écriture, j’avais déjà relu trois ou quatre fois chaque chapitre. Le livre terminé, je l’avais relu entièrement, calmement, à haute voix. Et je me suis dit alors que c’était nul ! Grâce au Ciel, il m’arrive d’être lucide ! J’ai acheté des ouvrages spécialisés, les ai digérés, et repris entièrement mon manuscrit. J’aurais pu aussi m’associer à des ateliers d’écriture. C’est une excellente possibilité de progression, mais incompatible avec ma personnalité.

Pour ce premier vrai roman, je n’ai pas fait de scénario et, bien sûr, pas de synopsis. Mon intérêt pour les grands espaces a fait embarquer David, mon héros, pour l’aventure. Je ne savais pas alors où mon imagination allait le conduire. En butinant les rayons d’une librairie, je feuilletai Pétra - la cité du désert. Subjugué par la beauté des images, j’achetai le livre. Grâce à lui, David, le marin, a vécu des aventures dans la cité troglodyte, à l’époque où elle avait pour nom Édom.

Le roman enfin terminé en mon âme et conscience, qu’allais-je en faire ? Souvent, la méconnaissance voile l’objectivité du jeune auteur ; il ne doute pas de son talent. Je n’y échappais pas. J’ai osé l’adresser à des grands éditeurs comme Grasset, Actes Sud, Carrière, etc. Pauvre innocent ! J’appris que, même en possédant un certain talent (à défaut d’un talent certain), ces éditeurs ne prennent pas les romans d’auteurs inconnus. Il faut être people (la fille ou le fils caché d’une célébrité, par exemple), ou avoir des relations dans le milieu. Ma maman n’ayant pas fauté avec un acteur connu, mes relations étant à cent lieues du monde de l’édition, je n’avais aucune chance. Je frappais donc à la porte d’éditeurs au chiffre d’affaires plus modeste. J’eus deux réponses favorables : un charlatan qui me fit attendre deux ans, et les éditions Bragelonne (aujourd’hui devenues leader en France pour l’héroïc-fantasy et la science-fiction), qui, après une réponse favorable, me firent patienter dix-huit mois avant de décliner.

J’étais revenu à la case départ.

J’avais posé le point final de "Le roi d’ÉdomTimna en 2002. Las des réponses négatives, je me décidais en 2006 à le confier à un de ces éditeurs qui accepte n’importe quoi de n’importe qui. Ces entreprises, qui n’ont d’édition que le nom, font leur chiffre d’affaires sur la quantité d’auteurs plus que sur leur qualité. Elles n’apportent rien d’autre à l’auteur que la possibilité d’obtenir des exemplaires en papier de son œuvre à moindres frais. À lui de promouvoir son livre. Après la désillusion des essais précédents, cela me parut acceptable. 

Cependant, malgré le mercantilisme et les règles truquées de cette entreprise, je ne regrette pas cette expérience. Elle m’a permis, en promouvant moi-même mon roman dans les librairies et les salons, de connaître le milieu du livre, mais aussi, le plus important, d’avoir des retours de lecteurs. Et ils furent très encourageants. Ah, les retours des lecteurs ! Ils me sont presque aussi nécessaires pour promouvoir ce que je commets que l’air pour vivre ! Vous n’imaginez pas le volume sonore du ronronnement de mon ego lorsque des lecteurs me dirent à propos de "Le roi d’ÉdomTimna" : « J’ai beaucoup aimé, dommage que ce soit aussi court, c’est original, etc. » Il n’en fallut pas plus pour que je m’attaque au deuxième tome : "Le roi d’ÉdomIram".

Entre temps, j’avais terminé et fait éditer  âmes égales. Il me fallait écrire sur la guerre d’Algérie. Il me fallait écrire sur la guerre d’Algérie, mais je ne voulais pas faire un roman de plus sur le sujet. Quarante ans étaient passés depuis l’Indépendance, et tant de choses avaient été dites et écrites, souvent par des plumitifs affabulateurs, qu’il était inutile d’en ajouter. L’Histoire le ferait mieux que quiconque. La page était tournée.

Comment devient-on auteur ? En s’obligeant à préciser ses pensées par la concision des mots. En servant ainsi ses expériences passées, son vécu. En dialoguant avec soi-même, sans concession. Ainsi apparut l’angle sous lequel je pouvais écrire sur la guerre d’Algérie : la haine. Que cette dernière soit présente sur le terrain, durant la guerre, on peut comprendre. Ainsi en parlera Roland Couvreur, le personnage principal de "Â âmes égales", longtemps après être revenu en France avec la haine en lui :

« Oui, je sais, parce que j’avais vingt ans, les héros et les antihéros de l’adolescence n’étaient pas loin, parce que la fatigue, parce que la colère, parce que trois bières, parce que l’odeur de la poudre, parce que tout cela ensemble faisait un drôle de mélange. Un mélange détonnant, déconnant aussi, un poison foudroyant qui annihilait la conscience la plus pure… »

Mais que la haine perdure après la fin d’un conflit, c’est inacceptable. C’est cette évidence bafouée qui m’incita à écrire "Â âmes égales". Hélas, aujourd’hui encore, la haine est parfois sous-jacente dans les propos des anciens qui se souviennent. Dans leurs tombes, Bugeaud doit bouffer sa casquette et Abdelkader se tordre de rire !

Je ne me suis pas dit, un matin en me levant, je vais devenir auteur. Je ne me le suis pas dit parce que c’eut été présomptueux de penser ça. C’est venu naturellement, au fil du temps. On doit aborder l’exercice d’écriture avec beaucoup d’humilité, a fortiori lorsqu’on est autodidacte dans le domaine. Avant de proposer un roman à un éditeur, il faut être certain d’avoir respecté les règles grammaticales, orthographiques, syntaxiques, typographiques. On doit aussi s’assurer que le texte est clair, concis, harmonieux, précis, varié. Cela ne s’improvise pas, et à l’entame de mon septième roman, je ne suis pas sûr d’avoir toujours respecté cette discipline dans sa globalité.

Et puis un jour, comme ça, pour m’amuser, pour échapper de temps à autre aux écritures sérieuses, souvent laborieuses, j’écrivis une nouvelle que j’adressai aux critiques, conseils et observations des membres d’un excellent site littéraire amateur. Elle fut si bien accueillie que j’en écrivis un deuxième, sur le même thème, avec le même héros, puis une troisième, etc. Ainsi naquit l’aventurier Paul O’Ney, dit Paulo. Ses tribulations furent éditées sous le titre édifiant de "Beau, beau… et pas con à la fois !"

Avec Paulo, je me suis attaqué à un genre littéraire bien différent des romans passés. Tellement différent qu’il fallait l’exprimer dans un autre style. J’ai jeté dans le shaker 10% d’ersatz de Queneau, 10% de succédané de Vian, 80% de substituts de Dard, ajouté quelques grains de mon sel et agité le tout. Ce cocktail, on l’aime ou pas. Mais ceux qui l’ont apprécié m’en ont redemandé (nouveau ronronnement très sonore de mon ego). Il est donc fort possible que je revienne à ce genre un jour. D’autant que je parviens à me faire rire moi-même en l’écrivant. Ce n’est pas, j’en conviens, un critère de qualité, mais ça me fait énormément de bien !

Devenir auteur, ce n’est pas écrire des livres, les faire éditer et attendre au coin du feu qu’ils soient distribués en librairie. Je l’ai dit plus haut, si vous n’avez pas de relations sérieuses dans le milieu, même avec du talent, vos chances d’être distribué à l’échelon national, donc d’être retenu par un grand éditeur, frôlent le négatif. Il faut donc commencer par le début. Qu’est-ce que le début ? Pour moi, ce fut la première séance de dédicace à la librairie Voyelles d’Herbignac. L’accueil sympathique de Marie-Pierre, la gérante, me fut d’un grand secours, et je l’en remercie ici. Après avoir passé l’information par les journaux locaux, courriels, affichage, prospectus dans les boîtes à lettres et bouches à oreilles, le grand jour arriva. La main tremble un peu pour les premières dédicaces, puis la tension tombe devant les sourires et les propos sympathiques. Je crois avoir signé une quinzaine d’exemplaires de "Le roi d’Édom " ce jour-là. Ce fut un début encourageant.

Quelques mois plus tard, l’éditeur m’invita sur son stand, au Salon du Livre de Paris. Je ne me fis aucune illusion sur ce que cela pouvait m’apporter, mais j’avoue en avoir été flatté.

Dès mon premier roman, je me suis rendu compte que les dédicaces en librairies et salons étaient importantes. En premier lieu, c’est le seul moyen d’avoir un contact direct avec les lecteurs. Pour moi, c’est dans le domaine le premier plaisir après celui de l’écriture. En plus des échanges purement littéraires, on sait rapidement ainsi comment est perçu notre livre. En second lieu, c’est montrer à l’éditeur qu’on est actif à la vente et à la promotion.

La promotion et la vente de mon premier ouvrage furent le premier pas sur le chemin menant au statut d’auteur.

Je ne conçois pas l’écriture sans progression dans son exercice. C’est là l’essence même de l’art. Au bon chef cuisinier, il faut des années de recherche, de tâtonnements et d’expériences diverses pour que la qualité de ses plats devienne sa signature. Il en va de même pour le bon auteur. La recherche d’un style propre doit être constante. Faute de quoi l’auteur restera noyé dans la multitude des anonymes...

Quelle est la recette d’un bon roman ? Dites-moi, si vous deviez choisir, liriez-vous un roman dont l’histoire est banale mais servie par une écriture attrayante, ou à l’inverse, un récit original écrit maladroitement ? C’est l’écriture qui enrichit le texte et non l’inverse. Quel exemple plus probant que Madame Bovary ? Flaubert pouvait-il imaginer histoire plus banale que celle de cette provinciale trompant son époux par ennui ? Et pourtant, par la qualité de son écriture, ce roman reste une référence dans le monde littéraire.

En écrivant "Le choix de Solenn", j’ai tenté de hausser le niveau de mon écriture. Plus que jamais, j’ai appliqué une règle simple qui veut que notre esprit paresseux nous dicte toujours le plus facile en premier lieu. C’est à dire, le moins original, le moins concis, le moins harmonieux, etc. Donc, je me suis appliqué à reprendre chaque phrase écrite d’un premier jet. Je me suis employé également à rompre les rythmes en recherchant un style percutant dans les scènes d’action, en utilisant le présent pour les hallucinations d’un des personnages principaux. Le bon accueil de ce petit roman m’encourage à poursuivre dans ce sens.

Et puis, au-delà de toutes ambitions, purement littéraires ou mercantiles, être exigeant et persévérer dans la recherche d’un style, c’est le moins que l’auteur puisse faire par respect pour le lecteur.

Avant de me consacrer au roman, résolument et définitivement, j’ai expérimenté d’autres formes d’expression. Si j’affectionne d’apporter, de temps à autre, une couleur poétique à mes récits, je n’aime pas être enfermé dans des règles strictes : j’ai vite abandonné la versification, que j’apprécie par ailleurs lorsqu’elle est talentueuse.

Le poète a toujours raison, il voit plus haut que l’horizon. Tout est dit dans ces vers d’Aragon. Il ne suffit pas de rimailler pour se dire poète.

Quant à la nouvelle, elle n’est pas ma tasse de thé, mais c’est par elle qu’il est préférable de commencer avant de se lancer dans le roman. Elle enseigne la structure du récit, sa concision, sa clarté, son harmonie. J’en ai donc commis quelques-unes.

Enfin, ces dernières années, le théâtre m’a tenté. C’est une écriture très différente. L’auteur ne peut pas se servir du narrateur omniscient pour exprimer l’état d’esprit, les pensées et les humeurs des personnages. Les dialogues doivent être suffisamment originaux et précis pour servir les comédiens afin qu’ils puissent exprimer sans contraintes leur talent.

Voilà donc comment je suis devenu auteur. J’ai d’abord appris la technique de l’écriture pour la mettre au service de mon imagination. C’était suffisant pour commencer, pour conter quelques histoires superficielles. Ça ne l’était pas pour captiver le lecteur. Il m’a fallu aller plus loin dans la personnalité, dans la connaissance de l’âme des protagonistes principaux de mes récits.

 

Le parcours d’un auteur est comparable au perchiste : il doit, après chaque étape, mettre la barre plus haute. C’est ce que je fais. Ainsi, un jour, peut-être, pourrai-je effleurer le statut d’écrivain.

 

Daniel Angot.