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  • Daniel ANGOT - Auteur
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Le Roi d'Edom - Iram est paru ! Voir article.


Dédicaces le 20 février au centre culturel Leclerc à Guérande.

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Reprise des épisodes "Les aventures de Paulo" pour proposition éventuelle à l'édition.
Début d'un nouveau roman genre drame sentimental, sur fond d'intrigue policière.






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À tout de suite, mec !

 

 

Ecoute-moi, mec !

Je suis né à Harlem, de parents Blacks, évidemment.

Les descendants des esclaves africains ont la peau noire. Ouais, tous. À Harlem, tous ont la peau noire, sauf les Latinos, mais ceux-là ne se soucient pas de moi. Ici, à Harlem, les Latinos et les Blacks vivent en bonne intelligence, chacun dans son quartier. Il y a bien quelques frictions entre bandes de temps à autre, mais ça ne va jamais bien loin. Un ou deux cadavres, tout au plus.

 

Ici, à Harlem, les Blancs n’affichent plus leur arrogance ségrégationniste depuis longtemps. Ceux d’entre eux qui osent venir dans la 125eme montrent un profil bas. Si tu leur demandes combien d’esclaves possédaient leurs grands-parents, ils te répondent que leur famille à toujours été pour l’affranchissement. Ouais, ils ont la mémoire courte les Blancs ! Remarque, je les comprends, d’ailleurs moi seul peux les comprendre ici, dans ce quartier noir.

 

Ouais, ici tout le monde est noir. Alors faut comprendre le Blanc qui ose venir; c’est effrayant un peuple noir ! Tout à coup, il n’est plus dans l’anonymat. Son visage pale est mis en exergue comme un domino sur le dos au milieu de ses frères sur le ventre ! Tous les regards convergent vers lui ; du moins c’est ce qu’il croit le Blanc. En réalité, les Blacks, ils s’en foutent du Blanc ! Du moment qu’il est poli et pas arrogant… Mais moi, je comprends ce qu’il ressent… ouais, le ventre blanc du domino, je le comprends.

 

Il a de la chance, le visiteur blanc. Il a de la chance, parce que sa visite terminée il peut retourner chez les siens. Alors que moi… moi, le nègre blanc, je ne peux pas aller ailleurs. Je dois rester ici, chez les miens, qui ne m’ont jamais accepté. Mes ancêtres sont tous noirs de peau. Pourquoi la pigmentation de la mienne est-elle différente ? D’ailleurs je ne suis ni noir ni blanc, je suis gris ! Mais on me nomme le nègre blanc… pourquoi ? Ma mère, la pieuse femme, n’a jamais trompé mon père ! Quand bien même elle en aurait eu l’intention, comment aurait-elle fait ? Elle n’est jamais sortie du quartier sans être accompagnée, et aucun Blanc ne se serait risqué à pénétrer dans notre immeuble ! Alors pourquoi ? Il paraît que cette erreur de la nature se produit une fois sur plusieurs milliers d’individus… tu vois, mec, c’est tombé sur moi ! Pas de chance, hein ?

 

Du Black, je n’ai que le faciès : lèvres lippues, nez épaté, cheveux frisés, mais je suis blond aux yeux bleus ! Imagine mon calvaire… Ici, à Harlem, on est protégé de la haine des Blancs par la collectivité. Mais moi, qui ne suis ni noir, ni blanc, ni café au lait, personne ne veut de moi. Même les Latinos me rejettent ! Je suis le mystère des enfants, la honte des adultes depuis ma plus tendre enfance… qu’y a-t-il de pire que de ne pas être reconnu par les siens ?

 

Pourtant, toi tu le sais, mec : je me suis battu pour me faire accepter. À l’école d’abord, dans la rue plus tard… mais quand ma mère est morte, terrassée par le chagrin d’avoir été sa vie durant soupçonnée d’infidélité, humiliée de me voir mis au ban de la communauté sans espoir d’intégration, j’ai fui Harlem. Ouais, rejeté ici, peut-être serais-je accepté ailleurs ? C’était mon seul espoir.

 

Je me suis traîné comme un clochard, vendant quelques couplets que j’accompagnais au saxo.

Le sax, c’est mon seul bien. Mon grand-père me l’a offert le jour où j’ai pu souffler dedans sans qu’il ne touche le sol. Ah ouais, j’ai traîné mec… la solitude… la solitude… j’en ai rêvé des femmes, j’en ai rêvé… à en devenir dingue ! La frustration, les fantasmes, de temps à autre une pute complaisante… la solitude… hors de Harlem, je n’étais pas rejeté mais n’étais pas accepté ; toléré tout au plus.

 

Alors j’ai mis tout mon désespoir dans mon saxo. J’y ai mis la haine de mes frères de couleur, j’y ai mis ma solitude, j’y ai mis l’amour que j’étais prêt à donner à qui m’accepterait. C’était ça mon espoir, l’amour… il n’y a que lui qui sache faire oublier la haine. Mais toi, tu sais tout ça… Je me répétais : « comme je l’aimerais celle qui saurait passer outre mon faciès hors norme pour découvrir mon âme ! »

 

J’ai joué ce désespoir dans les allées de Central Park. Et puis un jour, la chance, ouais, la chance. Elle s’est arrêtée, s’est assise face à moi sur la pelouse. Elle avait la trentaine, la peau noire, des cheveux longs défrisés tombants sur les épaules. Comme elle était belle la chance…

 

J’ai tout donné. J’ai joué plus d’une heure durant sans m’arrêter. Épuisé, j’ai posé mon sax. Elle s’est levée. J’ai pensé alors : « encore une mignonne qui a profité de ma musique en attendant son fiancé ! » Mais elle s’est approchée de moi, elle souriait, ne cherchait pas l’aumône dans son sac à main… « Bonjour, tu joues vachement bien ! Ça te dirais de le faire dans une boite de nuit pour un bon salaire ? » J’ai dû bredouiller : « ne vous moquez pas… »

 

Ben c’était vrai, mec. Elle m’a laissé une carte : « Le Lion bleu » à Broadway ! J’y suis allé sans illusion, dans mes vieilles fringues et mes baskets trouées. La gloire, mec ! Je suis devenu le nègre le plus élégant de New York ! Le « Tout New York » venait me voir et surtout m’écouter. Il en oubliait ma gueule !

 

Ça, c’était inespéré pour moi. Tout roulait, je suis devenu riche. Puis la providence m’a fait encore un cadeau. Tu sais de quoi je parle, tu la connais bien, toi, la providence… Ouais, un vrai beau cadeau, mec. Josy, la co-propriétaire de la boite, tu ne vas pas me croire, Josy c’est elle qui m’avait repérée à Central Park. Et ben Josy, elle est tombée amoureuse de moi ! Tu te rends compte ? Moi je l’aimais depuis le premier jour, mais avec ma tronche de Black mal cuit, je n’avais jamais osé espérer. Nous nous sommes mariés. Le vrai bonheur. Oublié Harlem. Oublié les injures, les moqueries des miens. Ouais, j’ai ressenti alors une énorme gratitude pour mon grand-père qui m’avait appris le saxo.

 

Tu vois, j’aurais pu me rattraper, aimer toutes les filles que je voulais, avoir une belle revanche sur la nature qui m’a fait laid. Ben non. J’aimais trop Josy. Et puis j’aurais été dégueulasse de lui faire ça ! Ça a duré cinq ans, mec. J’ai même fait un album : « La complainte du nègre blanc, par Mortimer Jones ». Ma sale tronche en gros et en couleur sur la jaquette… du côté de Harlem, y’en a qui ont dû regretter d’avoir été vaches avec moi. Mais, vois-tu, je ne leur en voulais même plus. On pardonne facilement quand on a été touché par la baguette de la fée Chance.

 

Ouais, cinq années de pur bonheur dans ma pute de vie ! Et puis Josy est partie. Tu me l’as prise, mec ! Tu me l’as prise… C’est pas bien…

 

J’ai pleuré ; ouais, j’ai pleuré et mon sax aussi ; mais c’était trop… Alors j’ai commencé à picoler, moi qui ne touchais jamais à l’alcool… il en fallait plus pour noyer mon chagrin… alors j’ai touché à la coke, cette traînée… puis j’ai cessé de jouer. Je me suis fait virer du Lion, je suis retourné à la rue, ou presque : les droits de « La complainte » me permettent encore de payer le loyer de ce taudis…

 

Tu vois, mec, la boucle est bouclée. J’ai retrouvé la misère ; elle m’était destinée.

Seulement la misère n’est supportable que lorsque tu n’as pas connu le confort de l’argent. Ouais, à croire que la providence m’a donné ces cinq ans de bonheur pour que j’en bave encore plus après… mais c’est plus possible mec, je vais rejoindre Josy… Josy que tu m’as retirée en permettant qu’elle choppe le crabe. Un sale crabe qui l’a dévorée sans que la science puisse en avoir raison.

 

La seringue est prête mec, alors je t’en prie, pour la guigne que tu as collé sur ma peau, pour m’avoir ensuite tout donné et pour m’avoir tout repris, accepte-moi au paradis près de toi et près de Josy. Toi qui ordonnes la providence, dis-lui qu’elle me pardonne pour les années de ma misère dont je vais la priver…

 

À tout de suite, mec…




Cette nouvelle m'a été inspirée par la chanson de Mortimer Schumann, "Le nègre blanc". 

 

  Ce texte a été déposé et est protégé en vertu de l’article L. 111-2 du code de la propriété intellectuelle, loi du 1er juillet 1992.

 

 

 

 

 

 

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